Casser Le Mythe Evangelion Est Nécessaire
Evangelion est en tous points révolutionnaire !
Parmi les fans les plus nerveux de la série, dont je me réclame quelquepart, on trouve un certain nombre de thuriféraires plus radicaux qui distribuent au magnum opus de Hideaki Anno les superlatifs les plus élogieux, multiplient les envolées religieuses, sans jamais nuancer ou même mesurer les mérites intrinsèques de l'oeuvre en question au moyen de simples constats ou de récapitulatifs un tant soit peu étayés, qui inciteraient pourtant à un minimum de pondération. Jeunes, enthousiastes ou obsessifs, peu concernés par l'animation en tant qu'ensemble et au jurassique qui précède les années 90', ils ont parfois l'hyperbole au bout de la langue. Evangelion a tout inventé ! Evangelion représente la créativité animée absolue ! Qui n'a pas déjà lu quelques milliers de fois, et internet oblige continue sporadiquement de lire, par-delà les frontières, que Neon Genesis Evangelion fut une oeuvre novatrice sur tous les plans, sans aucun équivalent, bâtie ex-nihilo sans modèle préalable, en d'autres termes que l'anime nippon tel que nous le connaissons est né et s'est éteint avec la série culte de Gainax ? Prodiguées ici et là avec les meilleurs sentiments, ces assertions desservent paradoxalement l'anime, en l'ôtant à son cosme d'appartenance pour en faire un fétiche déconnecté de toute perspective culturelle.
C'est la raison pour laquelle, dans une certaine mesure, casser le mythe peut de temps en temps être bénéfique à la compréhension, voire plus modestement au respect et à l'intégrité d'une oeuvre. Isoler Evangelion d'un contexte et d'une généalogie pour la réifier en totem, c'est la prélever à l'histoire qui l'a faite et cela revient donc à terme à effacer son apport. Une fois ce préposé admis, il devient compliqué de soutenir mordicus que la série est le grand architecte de l'univers de l'anime, et qu'elle n'a jamais puisé son inspiration ailleurs que dans les illuminations erratiques du plus amateur de tous les studios pros qui émaillent l'archipel. Car n'en déplaise à nos sympathiques comparses, Evangelion est aussi un exercice de recyclage ultra-performant ayant consciemment assimilé trente années de robot anime, et rien de tel pour le vérifier que de souligner quelques références et, au passage, d'égratigner une poignée d'idées reçues sur les concepts prétendûment inédits de la série.
Prenons l'exemple le plus connu qui soit, c'est-à-dire la supposition selon laquelle le mecha organique, à la fois en tant que concept et esthétique, serait né en 1995 avec Evangelion. Longtemps propagée au point d'apparaître aux foules comme une vérité indéboulonnable, cette croyance connotée fanboyz se heurte à une réalité peu accommodante : elle est juste erronée. D'un point de vue purement formel, le robot bio-mécanique pilotable est introduit dès 1983 dans Aura Battler Dunbine, série du légendaire Yoshiyuki Tomino, que Anno considère par ailleurs comme étant une sorte de mentor spirituel. De manière intéressante, la relation entre le pilote et son Aura Battler présente également des points communs avec celle qui peut exister dans Evangelion, laquelle avait pourtant été décrite comme unique en son genre : de la même façon que Shinji Ikari dresse l'AT Field de son Eva-01 par le truchement du psychisme, Show Zama contrôle le Dunbine grâce à une force immatérielle qui réside en lui, dite aura. Quant au fait que l'Eva puisse posséder un esprit à soi, faire valoir une ébauche de volonté individuelle, plusieurs anime avaient déjà esquissé le principe tantôt ; dans ce registre là on pourrait citer Space Runaway Ideon sous l'égide de Tomino et Sunrise, ou Gold Lightan de Tatsunoko Production, qui ont foulé la télévision nipponne respectivement en 1980 et 1981. Toujours au sujet du mecha défini comme forme de vie authentique, dont l'accès à l'identité fait qu'il dépasse le seul anthropomorphisme de silhouette, Anno admet d'autres influences fortes, à commencer par les manga classiques de Go Nagai qu'il a lus adolescent. Selon ses mots, la vision de Aphrodite A, robot "féminin" issu du récit fondateur Mazinger Z, agonisante et rampant à terre, son carburant répandu sur le sol, l'a profondément marqué, au point de ne plus concevoir les robots que comme des êtres partiellement charnels, capables de saigner et de mourir, et ce en dehors de toute métaphore visuelle. Le créateur de Evangelion dira explicitement en 1998, lors d'une interview croisée entre les deux hommes : "J'ai compris que peu importe ce que je fais, l'influence de Go Nagai ne s'en ira pas."

Le parti pris du mecha-design longiligne et élancé qui caractérise Evangelion n'est pas tout à fait innocent non plus. Une fois encore, l'ombre de Nagai flotte au-dessus des plaines d'Osaka, car c'est bel et bien du célèbre brûlot Devilman qu'ont été extirpées les courbes démoniaques de l'Eva. Manga de chevet de Anno, également objet de fascination avoué pour Yoshiyuki Sadamoto, Devilman n'a pas seulement orienté la physionomie des robots dans Evangelion, mais aussi prêté une tonalité générale, une direction artistique à l'étendard de Gainax - on y trouve l'histoire, récurrente chez Nagai, d'une race sulfureuse ayant écumé la Terre avant l'Homme, d'un héros contraint de devenir le semblable de ses ennemis pour pouvoir leur tenir tête, ainsi qu'un bric-à-brac apocalyptique d'allusions plus ou moins appuyées aux mythologies occidentales, autant d'éléments qui ne sont pas sans rappeler la série qu'affectionnent tant ce blog et ses quelques visiteurs. A ceci s'ajoute une évidence que l'on énonce rarement, à savoir que le passage du type industriel au type organique n'a pu se faire que par le biais d'une évolution progressive et non instantanée ; le mecha-design selon Evangelion n'a pas innové à partir de rien, mais plutôt amélioré puis inscrit dans le format super robot les conventions graphiques de plusieures OVAs du milieu des années 80' et du début des années 90', telles Iczer One ou Detonator Orgun - laquelle contient qui plus est des machines que l'on apprendra sur le tard être des humains hyper-évolués - où les notions de robots et d'exosquelettes s'entremêlaient sans fin jusqu'à la plus fumeuse des confusions, occasionnant un design hybride et galbé.
Autre illustration succinte, dans un sillage proche. Il existe des fans pour qualifier d'iconoclaste ou d'inattendu le procédé scénaristique qui veut que les Evas aient été construites à partir des Anges, et par conséquent exulter devant le potentiel amené par cet ingénieux tour de script. Si l'on ne remettra pas en doute l'efficacité remarquable du schéma, on insistera inversement sur son conformisme, qui suit le chemin tracé et recommandé par tous les vieux standards du robot anime. En effet, à partir de 1972, les téléspectateurs japonais découvrent dans leur petite lucarne les aventures de Koji Kabuto ; à bord du Mazinger Z, il lutte déjà, quinze ans avant la première réalisation officielle de Gainax, contre les Bêtes Mécaniques du Dr. Hell, de redoutables machines conçues comme copies de la technologie d'un vieil empire hellénique déchu. Et ce ne sont que les prémices d'une série de programmes mettant en scène l'appropriation par les protagonistes d'engins guerriers issus, sinon de l'ennemi, en tout cas d'un monde inconnu qui les a devancés. Dans Space Runaway Ideon, encore elle, le robot éponyme qu'utilisent les personnages est déterré par des archéologues en tant qu'artefact extraterrestre. Comme dans Brave Raideen en 1975, co-signé par le même auteur, il en résulte un mecha humanoïde tout bonnement messianique, auréolé d'une signification eschatologique. En 1982, dans Super Dimension Fortress Macross, série à laquelle Anno collabore en y officiant comme animateur lors de scènes de combats, le gouvernement d'unification restaure et s'octroie un vaisseau spatial échoué dix ans plus tôt sur la Terre, une action qui déclenchera le conflit moteur du récit. Ainsi, d'où que l'on puisse regarder l'origine génétique des Evas, elle se présente en fait comme un poncif à l'échelle de l'industrie : c'est surtout l'adjonction de la problématique des âmes, que l'on doit par ailleurs en partie à Sadamoto, qui confère à Evangelion la spécificité qu'on lui reconnaît.

Même certaines idées lumineuses de la série semblent empruntées au vaste patrimoine otaku de la génération Space Battleship Yamato. Le principe crucial de limitation de l'Eva, qui une fois le Câble Ombilical ôté à son épine ne peut espérer fonctionner qu'une poignée de minutes avant désactivation, a fait frémir plus d'un anime-fan, injectant intelligemment une dose de tension supplémentaire aux pugilats des épisodes. Par voie de circonstances, la satisfaction provoquée par le gimmick ferait presque oublier que Anno ne fait ici que récupérer et traduire dans le langage du robot anime les innovations introduites par Eiji Tsuburaya dans Ultraman, emblême impérissable du tokusatsu lâché sur les écrans cathodiques en 1966, et autre fiction vénérée par le créateur de Evangelion. A ce titre, le duel fratricide des Evas dans l'Episode 18 rappelle furieusement la mise en scène et le cadre de Farewell Ultraman, dernier épisode de la série originale. Dans la continuation de cette atténuation du mythe, on ne manquera pas non plus d'affirmer que nombre de dialogues et situations de Evangelion ont été repérés par Anno dans la filmographie SF de Robert Wise - notamment The Day The Earth Stood Still, auquel l'Episode 11 rend hommage, et Andromeda Strain - de même que le créateur a trouvé dans les anime plus shoujo de Osamu Dezaki - Aim For The Ace ! 2, Dear Dear Brother - le mode d'emploi pour faire interagir ses personnages féminins, ainsi que la science du drama millimétré qui manque indubitablement à ses idoles du robot anime.
Ou comment, pour abréger, Evangelion est tributaire de mille choses et ne s'en cache à aucun moment. On pourrait même avancer sans rougir que Space Runaway Ideon contient déjà en elle les germes qui culmineront sur le Grand Oeuvre de Gainax, jusqu'au fameux Plan De Complémentarité dont le prototype émane en fait de Tomino.
Mais alors, en fin de compte, qu'y a-t-il d'original dans Evangelion ?
Les diverses personnes qui l'ont vue révolutionnaire ou novatrice durant quinze ans ont-elles rêvé debout ?
Rien n'est moins sûr.
Evangelion est sans hésitation possible l'oeuvre révolutionnaire et novatrice sus-citée... mais pour des raisons autres que celles habituellement mentionnées par ces fans ô combien exclusifs et dévoués dans leur admiration.
Et ce sont ces raisons là qu'il serait intéressant d'évoquer, peut-être lors d'un prochain billet.