The Shield : Protect Ya (Fuckin') Neck

Publié le par Amrith Zêta

I'm a different kind of cop.

Après la décennie 90', qui incarna à elle seule le total renouveau créatif des séries télévisées américaines au travers d'un grand nombre de classiques qu'il reste encore à égaler aujourd'hui - parmi ceux-là, The X-Files ou Les Soprano sont peut-être les plus emblêmatiques du fait de leur écriture sans précédent, mais en même temps radicalement opposée, holiste pour l'une, plus intimiste pour la seconde - les années 2000 sont celles qui virent le phénomène prendre une ampleur insoupçonnée en France. Le sacro-saint film du dimanche soir fut ejecté à coups de pompes pour laisser place à une horde de policiers en blouses blanches, un docteur misanthrope et boîteux devint le sujet de discussion favori des ménagères, le petit écran fut progressivement envahi sous les acclamations de la jeunesse, par des rescapés coincés sur une île quoique toujours bien coiffés, par des femmes au foyer déprimées et par tout un tas de corporations allant des psychiatres aux élites politiques en passant par les taulards minets ou les super-héros sous-vitaminés évoluant dans des scenarii insipides. Jamais ô combien jamais les téléspectateurs hexagonaux n'avaient éprouvé autant d'intérêt, voire d'addiction, pour la fiction télévisée, poussant d'ailleurs indirectement les producteurs français à tirer un trait timide sur la période Navarro et consorts et à ouvrir la voie vers une nouvelle étape aux allures d'eldorado cathodique... dans un premiers temps en singeant maladroitement les canons anglo-saxons.

Démocratisation, succès populaire, peu importe les étiquettes, reste que, pour quiconque a un peu suivi les bouleversements artistiques majeurs qui se manifestèrent durant les années 90', la décennie sur l'extinction que nous parcourons baigne dans une fadeur tiède à peu près aussi persistante que l'enthousiasme médiatique qu'elle suscite. Les projets les plus prometteurs passent rarement le cap de la seconde saison, précocément étouffés sous le poids de leurs high-concepts devenus camisoles de force. Les bons programmes ne convoitent plus le podium et capitalisent sur leurs points forts sans plus chercher à surprendre ou à se remettre en question. En fait, il semble acquis que très peu de séries actuelles jouiront des bonnes grâces de l'histoire, en dépit du degré de connivence qu'elles génèrent indéfectiblement sur leur passage. Et pour cause : les enfants glorieux du dernier réel pic créatif en date, celui de 2002, se sont désormais éteints... avec la fin de The Shield.  Native de FX, chaîne câblée consanguine de l'hydre FOX mais la subordination aux Faucons de la Maison Blanche en moins, la série s'est en effet achevée aux Etats-Unis il y a quelques jours seulement. Et s'apprête maintenant à entamer son épilogue chez nous.



Pour condenser la chose, The Shield raconte le quotidien brutal de la Strike Team, un quatuor de policiers aux méthodes expéditives qui est quasiment parvenu à devenir groupe autonome au sein du commissariat de Farmington, quartier le plus impitoyable et mal famé de tout Los Angeles où les corps sans vie poussent sur les trottoirs. Confronté à la décadence, le leader de la Strike Team, Vic MacKey, a progressivement développé sa propre philosophie quant aux moyens à mettre en oeuvre pour nettoyer les rues de ses dealers, de ses bandes ultra-violentes et autres violeurs d'enfants : leur répondre à l'identique par  le sang, la peur et la mainmise sur les business illicites. A la fois héros et bourreau, justicier et ordure totale, Vic MacKey devient rapidement la cible simultanée de gangs belliqueux et sur-armés ainsi que de ses supérieurs qui voudraient bien l'évincer pour acheter la paix sociale auprès d'une population en ébullition. Qui de la rue ou de l'institution aura Vic la première, et combien de temps la Strike Team pourra-t-elle rester soudée dans ses exactions tandis que chaque nouveau script s'affaire à dresser ses membres les uns contre les autres ?

Saluée pour son réalisme et son sens du drama aiguisé, pour ses acteurs mémorables qui donnent parfois la réplique à des guest-stars de renom - Glenn Close, Forest Whitaker - The Shield a suscité la controverse parmi les critiques, certains l'accusant de prôner de manière sous-jacente la politique du tout sécuritaire, d'autres au contraire de stigmatiser avec justesse la corruption policière sans prendre parti. Corsée à décrypter sur le plan idéologique, la série dérange surtout car elle provoque des réactions singulières chez le téléspectateur : écrite avec une précision rare, elle sème la confusion jusqu'à nous faire partiellement plaider la cause de criminels notoires. A l'image de séries sorties du même écrin chromé et qui lui sont contemporaines - Deadwood, The Wire - The Shield brise les manichéismes en quatre, épouse la nuance pour créer une batterie de personnages difficiles à qualifier puisque fondamentalement impossibles à aimer ou détester. Certains épisodes, monuments de tension harassante, comptent parmi les plus forts et les plus durs jamais écrits pour la télévision - notamment le final hallucinant de la Saison 5, qui laissera certainement une marque indélébile au genre. Mais au-delà des arguments rationnels et ordonnés, l'atout majeur du show est peut-être tout simplement sa virilité macho et jouissive, sa capacité à transposer les enjeux de la tragédie classique dans ses rafales d'insultes argotiques, son jeu d'équilibre permanent entre intelligence raffinée et violence bestiale, en quelque sorte, son refus patent de s'offrir à la cible idéale des trentenaires converti(e)s à La Nouvelle Star et à Sex And The City, pourtant nouvelle coqueluche médiamétrique du moment. Ainsi, comme toutes ses homologues de qualité, The Shield maintient l'illusion de n'exister égoïstement que pour elle-même.

Vic is not a cop, he is Al Capone with a badge. De l'avis de votre serviteur, sur les deux ou trois séries américaines que l'on retiendra sans aucun doute possible de cette décennie en demi-teintes, celle-là sera forcément bien lotie.


La septième et dernière saison de The Shield sera diffusée en France à partir du 14 Décembre sur Canal + Décalé, en deuxième partie de soirée, et dès Janvier sur Canal +.


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