De Retour D'Annecy

Publié le par Amrith Zêta

Du 09 au 14 Juin se tenait le 32ème Festival International du Film d'Animation d'Annecy.
Une édition un peu spéciale puisque 2008 incarne ni plus ni moins que le centenaire du dessin-animé.

 

Mardi

 

Mon avion se pose enfin à Genève avec quatre heures et demi de retard – la cause invoquée par EasyJet en lieu et place du label EasyJet est la grève des camionneurs portuguais. Résultat des courses, je manquerai la première séance de la journée.


Mon oncle, très sympathique et serviable, vient me chercher à l'aéroport. Le trajet jusqu'à Annecy prend près d'une heure à cause des routes serpentantes que l'important traffic nous contraint à emprunter. Arrivé à destination sous une pluie battante, je cours retirer mes billets à l'espace Bonlieu, joliment aménagé pour l'occasion et saturé d'étudiants de toutes les couleurs, lesquels passent leur temps entre les marches situées devant l'accueil et la boutique de BD Fugue. On me remet mon petit pendentif qui arbore les couleurs de la future saison de Oggy Et Les Cafards, ainsi que les deux gros guides reprenant les détails de la programmation.


Plus de temps à perdre, direction Décavision, le plus grand cinéma de la ville où l'on trouve même des bornes d'arcade Mario Kart et Virtua Tennis 3... mais c'est un autre sujet. En passant, je remarque – mais comment faire autrement – une gigantesque pancarte promotionnelle pour le film de Totally Spies ! prévu l'an prochain. Clover, c'est toi ma préférée.

 

Courts-Métrages (1)

Je découvre médusé l'introduction animée réalisée pour Annecy 2008, rappelant de manière caustique et en chanson la liste de tous les partenaires et sponsors divers du festival. Elle utilise en fait les personnages de la série Mandarine & Cow, diffusée depuis quelques mois sur France 3. Apparemment, une certaine frange du public connaît déjà les paroles par coeur, et j'ignore à ce moment que ce sera bientôt mon cas. L'instant d'après suit l'un des cinq spots produits spécialement par l'Ecole des Gobelins pour l'occasion, en l'occurrence une magnifique course-poursuite sur les sommets d'un gratte-ciel – les quatre autres, également somptueux, n'égaleront toutefois pas cette prouesse aux allures disneyennes. La séance en elle-même peut se résumer à quatre films de qualité supérieure et six autres plus nuancés. Chef de file d'entre tous, le formidable La Maison En Petits Cubes est une allégorie fantastique sur l'accumulation des souvenirs. Tôt pressenti comme l'un des favoris, il remportera finalement le Cristal du meilleur court-métrage, ce qui en fait le second dessin-animé japonais jamais récompensé par le prix ultime à Annecy. Le hongrois Kjfg No 5 est un sketche attachant mettant en scène un ours, un lapin et un loup pas futés qui tentent d'organiser un concert dans la forêt mais sont sans cesse interrompus par le chasseur venu leur trouer la peau. Fantaisie En Papier Bulle est, comme son nom l'indique, une expérimentation visuelle au moyen de papier bulle, et Berni's Doll un intéressant conte 3D dans lequel un homme commande une femme en pièces détachées pour altérer sa pesante solitude.

 

Le programme fut aussi l'opportunité de vérifier le rituel adolescent précédant chaque projection. La règle est simple : plier toutes les feuilles en votre possession de sorte à concevoir un avion en papier, et le jeter de toutes vos forces en espérant qu'il touche l'écran en bout de salle. Recommandation éthique : les victimes qui succomberont au passage n'ont aucune importance. Des centaines de cochonneries s'amoncellent désormais par terre ? Pas grave, les bénévoles les ramasseront. Autant dire que les étudiants étrangers, d'une sagesse épiscopale, ont du mal à comprendre ce qu'il se passe.

 

Programmes TV (4)

Halvseint, un talk-show animé fictif diffusé en prime-time en Norvège, me laisse légèrement circonspect. L'humour nordique très particulier désamorce chez nous la moitié des gags, même si la matière restante est copieuse. Coup de coeur pour une série américaine, le délirant The Adventures Of Baxter & McGuire, où la rivalité quotidienne de deux testicules bavards aux caractères diamétralement opposés. Tout aussi timbrée mais native de Grande-Bretagne et faisant appel au découpage, Talented Mouse tourne autour des blagues téléphoniques idiotes d'une souris, certes intelligente, mais en tous les cas mythomane. Le programme poursuit son petit chemin et culmine sur la seule série un tant soit peu sérieuse de la sélection : le très bon premier épisode du célèbre Kitaro Le Repoussant est projeté en guise de gong final nippon.

 

Je sors de l'édifice à toute vitesse avec le souhait de libérer mon ventre gargouillant. Affamé comme moi, mon cousin supplie la serveuse du Quick sur le point de fermer de céder un Fred Burger, celui-là avec tout plein de fromage qu'il y a dans la pub à la télé. Apitoyé par ma dégaine, le généreux gérant dans son dos rapplique et nous offre le précieux graal gratuitement, que je ne tarde pas à dévorer sur le parking. C'est l'heure de rentrer précocément à la maison. Avoir de la famille sur place à la bonne période, c'est plutôt commode. Tiens, il y a la télévision maintenant dans la chambre que l'on m'a attribué... et elle reçoit mystérieusement Série Club et Paris Première... laquelle a choisi pile cette semaine pour diffuser du hentai toutes les nuits. Pari réussi pour le canal branchouille, il me sera très difficile de dormir dans ces conditions. Et pour cause, les androïdes lycéennes que l'on fait se battre contre des lesbiennes au rire machiavélique dans des arènes futuristes, c'est ma passion depuis toujours. Durant l'émission de cet anime ô combien crucial, je découvre une verrue douloureuse sous mon pied, qui va m'enquiquiner jusqu'au bout.

 

Mercredi

 

Bon c'est décidé, je vais passer le bonjour vite fait à ma cousine de huit ans juste après le café. Alors que je m'attendais plutôt à voir une demi-portion à couettes, je (re)découvre avec stupéfaction une accro à la Wii, également rôdée à la PSP, praticienne émérite d'internet et érudite des Pokemon branchée 24/24 sur Jetix. Désarçonné par le changement entamé, je me dois de me resaisir et de lui rappeler qui de nous deux domine la situation : "Tu savais que Pikachu a dû s'y mettre à plusieurs pour vaincre Dragonite ?" Aussitôt, mon aura auprès de la petite prit des proportions indicibles et je pus sans heurts m'en aller, la tête haute.


Hasta la vista.

 

Idiots And Angels

Nouveau film de Bill Plympton, réalisateur de Mutant Aliens entre autres comédies animées noires et corrosives, Idiots And Angels raconte comment le quotidien d'un individu hédoniste, dédaigneux et méprisable va changer du tout au tout lorsqu'il se réveille un matin ordinaire avec une paire d'ailes collée à son dos. Entièrement muet, le long-métrage remarquable consiste en la bagatelle de 25 000 crayonnés grisâtres, produits en personne par Plympton et intentionnellement vieillis puis raturés par le biais informatique pour conférer au récit une atmosphère mystérieuse et résolument sombre. Histoire personnelle d'une rédemption, par moments parodie de super-héros, le film bénéficie d'une mise en scène extrêmement travaillée, où les séquences descriptives regorgent de symboles plus riches les uns que les autres et où l'onirisme aérien pointe souvent dans la plus morose des banalités. Présent dans la salle lors de la projection et particulièrement disponible, le réalisateur eut l'amabilité de répondre en fin de séance à quelques interrogations du public, et ne manqua pas de formuler un appel sans trop de conviction pour une distribution du film aux quatre coins de l'hexagone. Pendant un bref instant, l'idée me prit d'émettre à mon tour une question d'ordre technique, mais le très bon niveau d'anglais de mes prédécesseurs, manipulant une syntaxe troussée et élégante, m'injoncta finalement de me taire : inutile de me couvrir de ridicule avec un accent bucolique, dans une pièce blindée de polyglottes, qui plus est armés d'avions en papier prêts à me dégommer. Sans réelle surprise, il s'avèrera plus tard que Idiots And Angels a fait sensation auprès du jury, au point d'obtenir en clôture le second prix de sa catégorie, autrement dit la Mention Spéciale du long-métrage d'animation. A noter que le court-métrage Hot Dog, issu du même monsieur, a également été projeté à deux reprises durant le festival.

 

Sans plus attendre, je fais un petit détour pour demander aux gens compétents s'il ne resterait pas une place de libre pour la rétrospective sur Tex Avery. La réponse négative me pousse alors à considérer l'exposition dédiée à Emile Cohl, plantée non loin du casino. C'est fort intéressant, mais les aiguilles continuent d'avancer trop vite et je dois marcher à grandes enjambées pour honorer mes priorités.

 

5 Centimeters Per Second

Salle Pierre Lamy aux abords de la vieille ville, je passe de manière tout à fait ingrate à côté de Barry Purves – le maître absolu du cinéma de marionnettes – sans un regard pour rejoindre la salle où le sinistre ballet des avions a déjà repris. L'un des volatiles furieux atterrit sur ma main et me transperce la peau, déclic qui me fait réaliser combien un crash dans l'oeil ou la jugulaire serait douloureux. Bref, je suis venu pour voir le film de Makoto Shinkai, déjà entraperçu sur un écran de PC mais qui méritait un traitement un peu plus favorable. D'une beauté imparable, démontrant fois dix la supériorité technique indéniable des japonais dans le domaine de l'animation, 5 Centimeters Per Second demeure donc charmant, malgré le sentiment niais qui s'échappe sporadiquement de son histoire larmoyante, et que n'ont pas manqué de souligner ses détracteurs. Pour sûr, cette romance se conjugue à l'eau de rose et déplaira à ceux qui espéraient que les manches se retroussent et que les poings se ferment. Pour sûr, la comparaison entre les fleurs de cerisier, qui tombent de cinq centimètres par seconde, et la propulsion d'une fusée qui parcourt cinq kilomètres dans le même laps de temps, n'est pas très émouvante sur le papier. Mais Shinkai y met tant d'entrain et de passion que la dimension fleur bleue finit par s'estomper, pour ne laisser figurer qu'une nostalgie adolescente idéalisée et touchante. On a très très hâte d'assister à l'ascension finale de ce réalisateur qui signe là un petit trésor immersif, simplement contrarié par un scenario un peu mince.

 

A l'extérieur mon pied commence à m'embêter pour de bon tandis que je longe le fleuve en suivant un cygne à l'aise avec le courant contraire. D'années en années, ces bestioles se font de plus en plus rares. Je finis par rejoindre une galerie marchande où sont présentés des storyboards et dougas assez bien foutus de Chasseurs De Dragons, ainsi que des stand-up à l'effigie des personnages du prochain film de Folimage, Mia Et Le Migou.

 

Programmes TV (1)

Etouffant mon scepticisme primaire dans l'oeuf, la série canadienne Blaise Le Blasé me convainc immédiatement au travers d'un épisode tout bonnement désopilant que je pourrais revoir dès demain si l'occasion se présentait. Beaucoup moins esthétique, mais tout aussi hilarant, c'est Moot-Moot – doublé par Eric et Ramzy - qui prend la relève de la gymnastique des zygomatiques, avec un segment incroyable mêlant en vrac Karl Lagerfeld, des pillules pour mincir et un gosse qui rackette ses géniteurs. Suivent entre autres choses deux histoires piochées parmi les grands classiques des fameux Lascars, en présence des auteurs dans la salle, qui au passage ont annoncé la version cinéma de leur bébé pour 2009. Les réjouissances s'arrêtent peu après la projection de trois opus de Usavich, savoureuse shortcom japonaise en 3D où deux lapins taulards et pétomanes multiplient les bourdes durant leurs tentatives d'évasion. En effet, les essais suivants ne tardent pas à plomber sacrément l'ambiance. Apothéose du mauvais goût, Punch ! et son graphisme en papier découpé ignoble m'est particulièrement pénible, et confirme tout le mal que South Park a fait au genre, en permettant à n'importe qui de produire n'importe quoi tant que des références à George W. Bush ou Britney Spears monopolisent le contenu. Globalement, le dernier quart de la programmation est très inférieur aux séries qui ont initié la séance, même si l'impression qui s'impose est celle d'une qualité moyenne stimulante. Une nouvelle fois, les sièges de la Petite Salle m'ont davantage dévissé le derche que ne l'aurait fait un moment d'imprudence sous la douche avec Dave dans les parages.

 

Il est temps de trouver un pub pour rincer mon gosier, auquel nous irons à chaque pause entre les films et possiblement le soir si mon pied gauche ne hurle pas à la mort. A Annecy ça ne court pas les rues, les anglais n'étant pas très implantés localement, mais nous en trouvons finalement un au poil dans la vieille ville. Ils ont de la Kilkenny et de la Foster, tout ce qu'il me faut pour survivre. Niveau whisky, je déplore qu'ils n'aient pas de Glenlivet, aussi dois-je me rabattre sur un très bon Knockando, un vague parent également single malt.

 



Jeudi



Courts-Métrages (3)
L'excellence côtoie l'excellence dans ce programme. Because You Are Gorgeous s'attarde sur les mésaventures d'un phacochère qui en dépit des catastrophes en série qui s'abattent sur lui à cadence frénétique, tente de conserver sa crinière laquée de top-model intacte. Produit en Afrique du Sud, le film est techniquement rudimentaire mais ne lésine pas sur l'humour. Dans le même registre drôlatique, John & Karen est un court anglais qui met en scène la réconciliation d'un ours polaire et d'un pingouin femelle après une dispute plus ou moins conjugale, et Neko No Shukai un sketche narrant la rébellion avortée d'un groupe de chats corrompus – mondialement célèbre depuis sa diffusion sur la NHK. Mais l'oeuvre qui a obtenu mes faveurs les plus inconditionnelles est sans doute Rybka, un récit russe au graphisme chaleureux, dans lequel une petite fille essaie de ressusciter un poisson pêché par l'homme effrayant qui vit près de chez elle. Débordant de sensibilité, touchant sans être facile, le résultat fait plaisir à l'âme. Dernier court projeté, cette fois en provenance de Croatie, Ona Koja Mjeri est un violent réquisitoire contre la société de consommation, où un homme seul tente d'arrêter le flux de ménagères poussant leur caddie dans le vide, l'air hagard. Une réussite qu'il faut saluer tant l'exercice du dogme situationniste traduit en dessins aurait aisément pu sombrer dans la démagogie paternaliste.

 

A côté de moi durant une heure quarante, une ravissante et consciencieuse étudiante de l'université de Tokyo prend méticuleusement des notes à propos de chaque court projeté. Une intense diaphorèse – synonyme de transpiration bande de tordus – s'empare de mon épiderme. Je sens subrepticement monter en elle la flamme du désir lorsque n'écoutant que mon courage, je la protège tel un général d'un escadron d'avions en papier piquant depuis le plafond. Un sourire mutuel digne des pires shojo manga fait le pont entre nos coeurs. Mais notre amour sera malheureusement de courte durée. Pressés par la foule animale qui s'agglutine et se débat sauvagement pour fuir la salle parsemée de cadavres d'aéronefs, nous nous séparons brutalement comme une bogue et sa châtaigne. Mes multiples excursions et tentatives obsessionnelles pour la retrouver par la suite, jusque sous les tables du Quick de Bonlieu ou cachée au fond du lac avec un tuba, demeureront sans résultat.

 

Courts-Métrages (4)

Par opposition à la précédente séance, celle-ci rassemblait sans aucun doute les courts-métrages les plus... cherchons l'euphémisme adapté... "difficiles" voilà, de la sélection. Film noir et blanc polonais – tout est dit – Kizi Mizi partait pourtant d'une idée ludique : celle de raconter comment peu à peu le mariage d'un gros matou stakhanoviste et d'une souris dépressive vire à l'adultère. Malheureusement, l'excellente bande-son aux accents soul ne parvint pas à laver l'affront d'une forme repoussante et de dix minutes aisément superflues, qui plongèrent les spectateurs dans la spirale de l'ennui. A ce stade, même les lanceurs d'avions se sont collectivement effondrés comme un parcours de dominos. Encore plus rebutants, la co-production franco-danoise Shaman, conte écologique saccadé, très laborieuse à suivre car uniquement construite à partir de l'enchaînement de peintures fauves, ou l'anecdotique court iranien baptisé Other Being et ses poissons hémoglobinophages, firent soupirer plus d'un festivalier léthargique. En définitive, meilleur film de la compilation, véritable messie intervenant en dernière position, l'hexagonal Skhizein a su remonter le niveau général d'une programmation où tous les intellos s'étaient donnés le mot pour fournir la gamme la plus fastidieuse qui soit. Il narre le quotidien tragi-comique d'un homme qui, après avoir été frappé par l'onde de choc d'une météorite, vit dorénavant situé à un mètre de lui-même.

 

La séance s'est éternisée et me voici en retard pour le film suivant. De nombreux spectateurs trottent avec moi depuis Décavision pour rejoindre le lieu de la prochaine projection. Nous avons l'air de crétins cosmiques, mais nous arriverons juste à temps.

 

Piano No Mori

Deux gamins, l'un issu d'une catégorie sociale élevée et dont la destinée pré-écrite est de marcher sur les traces de son paternel musicien, l'autre fils de prostituée et cancre notoire, vont s'unir puis se confronter autour de leur passion viscérale commune : le piano. Réalisé en grandes pompes par Madhouse – précisément par Masayuki Kojima à qui l'on devait l'adaptation télévisée de Monster – d'après un manga éponyme simple mais efficace, le film est une nouvelle variation typiquement japonaise sur le dépassement de soi et les embûches jalonnant une amitié fragile car naissante. Satisfaisant dans l'ensemble, truffé de bons moments dans la veine intimiste si prisée de l'anime long format, le récit souffre toutefois du caractère un peu répétitif qu'imposent les limites de la thématique abordée, d'un doublage original poussif et de deux parties aux tonalités trop distinctes, la seconde moitié se révélant bien meilleure, au prix de l'irruption fréquente de séquences à dominante humoristique. Ces dernières, très réussies, ont fait hurler de rire le public mais contrastent de manière trop appuyée avec le début du film, de sorte que Piano No Mori a du mal à préserver l'évidence d'une cohésion lisse et finie. J'admets, je cherche un peu des noises à un produit chiadé sous toutes les coutures.

 

Sur les conseils avisés de mon oncle, évitant soigneusement la soirée Dj machin-truc qui prend le relai des films, je me rends à présent au restaurant dit La Terrasse Du Cyclope. Les tarifs ne sont pas ceux du fast-food d'à côté, le chat de la patronne se balade sur vos genoux pendant que vous mâchez, mais l'entrecôte vaut son pesant de cacahuètes. Et du rhum modifié en guise de digestif, c'est le pied, sans verrue.

 

Vendredi

 

J'arrive en avance, tout de noir vêtu, devant la Grande Salle où doit se jouer le film. Allez comprendre pourquoi, ma chemise noire a convaincu cinq personnes d'affilée de venir me tendre leur ticket religieusement : "Merci bien, mais que voulez-vous que j'en fasse ?" dis-je poliment. En fait, ils m'ont pris pour l'ouvreur.

 

Peur(s) Du Noir

Se lever le matin pour un film français, noir et blanc de surcroît, je ne suis pas dans mon état normal. Peur(s) Du Noir est en fait un long-métrage, ou devrais-je dire un omnibus, contenant plusieurs courts articulés autour de la même thématique infinie de la peur. Des voix connues comme celles de Guillaume Depardieu ou Nicole Garcia doublent les personnages des divers récits, qui n'avaient pas nécessairement besoin de ça. Bien sûr, qui dit plusieurs histoires dit automatiquement irrégularités qualitatives, et si le premier chapitre odieux dans lequel un jeune homme timide passionné par les insectes se voit abordé par une femme possessive à sa manière est un régal de subtilité horrifique, celui narrant la traque d'un animal monstrueux dans une petite commune champêtre n'a pas grand intérêt narrativement parlant. Entre chaque épisode, le film est parcouru de monologues plus légers et distrayants où une femme inconnue nous livre ses peurs, largement moins fantasques, de devenir une électrice de centre-gauche ou de n'avoir rien accompli d'utile à l'orée de son décès annoncé. La réalisation d'ensemble est soutenue, avec de nombreuses trouvailles et jeux d'ombre ingénieux qui installent la relation avec le public, et la bande-son emblématique s'imprègne aisément dans le mental. Pour résumer, on pourrait dire que Peur(s) Du Noir est une réussite honorable quoique sans étincelles, dotée d'une animation appliquée, appréciable pour sa capacité à être intello sans tirer sur la corde ni miser sur la posture... et qui appelle volontiers une suite dans la même lignée !

 

Où est-ce que je pourrais prendre un petit remontant vite fait ? Nulle part ?

 

Appleseed Ex Machina

Même chose qu'avec 5 Centimeters Per Second, comme bon nombre de délinquants je connaissais déjà le film dans les grands contours. Reste qu'il faut le voir sur grand écran pour réaliser combien il est décevant à tous les niveaux. J'ai toujours été un défenseur du premier volet, et me suis souvent senti seul dans cette position, mais Shinji Aramaki – et son comparse John Woo, lequel a produit sans raison cette pseudo-séquelle inutile – ne pourront pas compter sur mon soutien aujourd'hui. Certes, le cel-shading est enfin poussé dans ses derniers retranchements, et en conséquence Deunan est superbe, de même que les effets pyrotechniques ont été largement amplifiés. Malheureusement, à la manière d'un mauvais jeu-video, le film se repose sur la bonne exploitation du hardware pour oublier l'essentiel de ce qu'est une démarche artistique : un vrai storyboard dynamique, une chorégraphie dans les combats, entre autres bases fondamentales du travail d'animation, sont cruellement absents du résultat final. Le scenario souffre en outre du syndrôme Spiderman 3, au sens qu'il superpose trois ou quatre histoires les unes sur les autres mais ne parvient alors à en traiter qu'une seule de façon complète et pertinente. Entre la création d'un "clone" de Briaeros, la contamination de ce dernier par un virus, le complot visant à créer une harmonie planétaire, le projet d'unification des satellites sous l'égide d'Olympus etc... sans être totalement raté, Appleseed Ex Machina part dans tous les sens, se perd régulièrement dans ses bavardages et échoue à créer un spectacle réellement captivant. Pour couronner le tout, ses performances graphiques ont beau avoir supplanté celles de son aîné, elles sont mises au service de séquences d'action mal pensées en amont, et qui peinent à susciter l'implication du spectateur. Conclusion, c'est avec une inquiétude fraichement matérialisée que j'attends l'avenir de la franchise, au travers de la série Appleseed Genesis prévue pour 2009.

 

Je m'arrête devant le chocolatier en face de l'église. Mes narines palpitent. Quand j'étais collégien, je prenais chaque année des petites pièces en chocolat ici.

 

Courts-Métrages HC (4)

Après avoir croisé le très discret Matt Groening, perdu dans le même couloir que moi une peluche d'Homer Simpson sous son bras, je rejoins la file des courts-métrages hors-compétition. J'y fais la rencontre d'un vieux barbu agréable et enthousiaste, dont la physionomie m'évoque étrangement les grandes heures du Parti Communiste, et qui semble partager mon opinion quant aux films diffusés la veille. Tandis qu'une complicité indigeste s'immisce peu à peu entre nous, je suis malencontreusement contraint de lui avouer que mon barbu favori restera toujours Alain Carrazé, mettant ainsi un terme à la discussion quelques secondes avant que la salle ne s'obscurcisse. Plusieurs métrages intéressants se démarquèrent du lot : Boby Le Zombie se révéla être un élégant essai 3D, I Met The Walrus un retro-hommage amusant à John Lennon et Le Vol Du Poisson, quoique tirant sur l'abstrait, se distingua par une esthétique à part relativement impressionnante.

 

Dehors, la rue est anormalement moins peuplée que d'habitude. Les visages sont solennels, comme si un enjeu planétaire s'était mis en branle au-dessus de nos têtes. Quelque chose me dit qu'il y a du football dans le poste ce soir... Et quatre-vingt dix minutes plus tard, quelque chose me dit que la France s'est pris une méchante raclée. Evidemment pour fêter ça, whisky puis hentai, trop la non-classe mon séjour annécien.


Mais l'Heure est proche...

 

Samedi

 

Der Mondbär : Das Grosse Kinoabenteuer

Un film d'origine allemande proposé en avant-première, destiné en priorité aux enfants. Je n'ai pas pu en profiter comme je l'aurais souhaité, puisque ce titre était l'un des rares à déroger à la norme de diffusion en VO sous-titrée anglais du festival : audio dans la langue de Shakespeare uniquement. De manière très schématique, c'est l'histoire correctement réalisée d'un nounours qui rêve de rencontrer la Lune. Au sens propre, puisqu'elle est ici bien vivante et expressive. Les personnages en CG sont incrustés sur des décors pastels, pour un résultat sans envergure notable mais qui n'a pas non plus à rougir vis-à-vis de la concurrence.

 

De retour sans motivation aucune à Quick, un airbus artisanal dans les cheveux, je me tâte... non pas comme ça, je me tâte pour savoir si le Omar Burger mérite d'être lui aussi comprimé entre mes dents. Cédant au conservatisme, je renonce et me fixe à nouveau au hamburger de l'autre jour, celui "de" son compère Fred. Je fais que bouffer, merde. A défaut de vidanger mes poches adipeuses habilement entretenues, le film suivant promet au moins de me vider la tête.

 

Hokuto No Ken : L'Ere De Raoh

Me remettrais-je du traumatisme d'avoir vu Télérama parmi les partenaires d'un festival proposant ses écrans au survivant de l'enfer ? Le public de cette séance trouve son originalité dans sa moyenne d'âge plus basse et les visages de geeks narquois que ses éléments arborent. Il est vraisemblablement puceau du rituel des avions en papier car il se mure dans un calme auquel je n'étais plus habitué. Consommateurs assidus de shonen ou ex-fans du Club Dorothée s'emparent graduellement de chaque siège alors que j'essaie de me remémorer les moments clefs des aventures de Kenshiro. Hokuto No Ken : L'Ere De Raoh est la première partie d'une trilogie – complétée par deux OVAs parallèles – retraçant la lutte fratricide des personnages clefs de la saga post-apocalyptique. Sans être un spécialiste de l'homme aux sept cicatrices, j'en sais suffisamment pour éprouver un doute concernant le choix de Raoh comme étant l'arc le plus judicieux à adapter. Qu'à cela ne tienne, le scenario du film tient plutôt bien la route et le plaisir de retrouver le héros du Hokuto est resté intact. Le fait que Hokuto No Ken n'ait pas eu beaucoup de chance dans ses dernières versions animées – Shin Hokuto No Ken en 2003 était une catastrophe sur le plan du script – joue certainement en la faveur des honnêtes produits que sont les nouveaux films. Evidemment, on regrettera que le budget rachitique accordé à l'ouvrage ait contraint l'équipe à réduire les combats à leur strict minimum, voire même à les cantonner à du off-screen. On déplorera aussi que Reina, nouveau personnage designé par Tsukasa Hojo, monopolise du temps d'antenne retiré de facto à Kenshiro et Raoh. Mais ces quelques défauts crispants seront vite oubliés par les fans lorsque, sur fond d'un excellent remix du générique original de 1984, Ken se réveille enfin et traverse un épais rideau de poussière pour dégommer comme il se doit l'infâme Souther.

 

Emu par ce retour dans le temps sans équivoque, je pars me remettre d'aplomb dans un café situé juste derrière. La serveuse blonde raconte sa vie, ses désillusions, tandis que les clients approuvent d'un hochement de la tête à tout ce qu'elle expulse sans faire de commentaires.

 

Evangelion : 1.0 You Are (Not) Alone

Voici comment j'envisageais la chose au départ : un passage obligé, un moyen accessible de bien finir la semaine, un acte logique, sans plus. Oui sans plus. En effet, ayant complètement digéré le film trois à cinq-mille fois depuis la fin 2007, c'est un peu par routine et les mains fourrées dans mes poches, débarassé de toute forme de désir, que je me suis rendu tel un automate pré-programmé à la projection de Evangelion : 1.0 You Are (Not) Alone, dernière mouture en date du chef-d'oeuvre de Hideaki Anno. Premier constat l'affluence est importante, des dizaines de personnes sont venues spécialement de toute la France pour célébrer le film en question, après avoir simplement ignoré voire snobé la quasi-totalité du reste de la sélection du festival. Je suis le premier arrivé, ou presque. Quelques fans purs et durs et un journaliste d'AnimeLand se mettent rapidement en ligne à mes côtés, devant l'escalator menant à la salle Décavision 3 – parmi eux, un spécimen particulièrement fanboy avec lequel j'ai joué un quart d'heure durant à qui de nous deux avait la plus grosse... collection. Avant de m'en rendre compte, désinhibé et banni par mon propre autisme, je m'attelle déjà à exposer à une demi-douzaine de profanes les raisons de l'immensité artistique sinon eschatologique de Evangelion. Ca tombe bien, ils me prennent eux aussi pour l'ouvreur et en conséquence me donnent pignon sur rue.


Quelques coudées franches plus tard, le film débute au milieu des jets d'avions. Je soupire en imaginant que la prévisibilité d'un scenario déjà multi-consommé effacera vite le caractère inédit de l'instant. Et là à mon grand étonnement, tout est différent. L'image amplifiée d'une part. Mais surtout, le son. Après bientôt quatorze ans, ce sont les personnages de Evangelion que je vois sur grand écran, cernés par des explosions retentissantes, dans une salle située quelquepart en France. Submergé par une sorte d'incrédulité défiante, j'ai l'impression qu'un bond phénoménal s'accomplit, que les points cardinaux de l'univers ont permuté du jour au lendemain, sans raison valable. J'expérimente peu à peu l'euphorie fusionnée au malaise que peut ressentir une groupie sentimentale face à son idole. Je pourrais dire que le visionnage dans ces conditions fut un incommensurable plaisir. Ce serait inexact ou imprécis. Durant tout le film, mes muscles sont contractés au maximum, mon corps est plusieurs fois pris de spasmes surnaturels. Le chemin de croix de Shinji me fait mal, chaque moment intense est vécu douloureusement, ma tension artérielle est au plus haut et ne redescendra partiellement que le lendemain. De mémoire, c'est la première fois que je suis sorti d'une projection aussi harassé, impressionné, complètement paumé et exponentiellement hanté par le sentiment de crainte commun aux personnages de la série. Je croyais deux heures plus tôt que cette séance serait superflue. En fait, je pense aujourd'hui que Evangelion : 1.0 You Are (Not) Alone n'a aucun sens en dehors d'un cinéma : le film est tout bonnement terrifiant, imposant comme le mâle dominant d'une troupe de caribous géants. Une opinion de converti que le public de la salle, dans son ensemble, fut loin de partager, accueillant le long-métrage avec une froideur relative matinée d'indifférence. Nombre de spectateurs, sans doute peu habitués aux gimmicks les plus otakus, ont quitté les lieux à mi-parcours et l'ovation finale se résuma in fine à trois applaudissements timides et disparates durant le générique. Ce demi-échec fut pour moi la preuve bienvenue que, finalement, le monde n'avait pas tant changé que ça en un samedi.

 

Un dernier soir, un dernier repas. Je goûte du reblochon rôti, un vrai truc de savoyard. Miam. Merci, à tous les enfants du monde, c'était chouette. Maintenant, je plie bagages pendant que Laurent Ruquier rit bêtement sur l'écran. A l'aéroport, la mélopée des chaussures qui claquent sur le sol marbré se mêle aux bande-sons des films bigarrés que j'ai plein la tête.

 
Consulter le palmarès du festival sur le site de l'édition 2008 : ici
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Publié dans Anime X-Tra

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Garion 24/06/2008 13:53

Pour avoir assisté à la séance d'Evangelion du lundi, j'ai fait le même constat sur l'impression que fait le film quand on le voit sur grand écran. Il y a eu la même réaction de spectateurs à la fin de la première séance : applaudissements timides, la plupart ne restant même pas pour le trailer...

Guigui le gentil 22/06/2008 13:10

Comme je regrette de ne pas avoir pu venir cette année (finalement c'était trop loin) : moi aussi je ne serai venu que pour NGE :p